07.01.2009

Le nom de Barack Obama "fait ricocher l'espoir"

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Y a-t-il des raisons de croire en cette nouvelle année ? Nous avons posé cette question à Colum McCann. Pour cet écrivain irlandais qui réside à New York, l’immense promesse, à l’heure où l'espoir est depuis un bon moment aux abonnés absents, est symbolisée par l'entrée en fonction, le 20 janvier, du nouveau président américain.

Au lendemain de l'élection présidentielle, le portrait de Barack Obama était placardé en haut d'un mur, dans le couloir de la PS 187, une école publique de l'Upper West Side à New York. Les enfants – de 5 à 13 ans, et de milieu bourgeois pour la plupart – passaient devant chaque jour. « Obama ! », criaient les tout-petits. Ceux de 6, 7 et 8 ans bondissaient pour toucher le bord de l'affiche. Les plus grands faisaient mine de taper dans la main du président nouvellement élu – respect ! Selon les instituteurs, ce couloir était comme chargé d'électricité.

Un poster sur un mur : une fenêtre, un point de vue.

Cette affiche – ou plutôt cette image – restera sans doute un an ou deux à l'endroit où elle se trouve. Elle fera partie des meubles. Le temps la froissera, lui donnera sa patine, elle se gondolera, jaunira. Peut-être lui fera-t-on l'honneur d'une vitrine ou la remplacera-t-on par d'autres, plus récentes. Sa cote d'amour fléchira éventuellement, mais sa présence à cet endroit et la ferveur quasi cultuelle qu'elle inspire témoignent d'un pays où l'espoir est depuis un bon moment aux abonnés absents.

La culture de la célébrité, si longtemps basée sur le vide et la futilité – la rock-star, le basketteur, le joueur de base-ball dopé –, glorifie aujourd'hui le fils d'un économiste kényan et d'une anthropologue américaine issue des classes moyennes. Son parcours garde quelque chose d'ahurissant. Originaire de Hawaii. Enfance en Indonésie. Diplômé de Columbia et de Harvard, où il présidera la Harvard Law Review. Et aujourd'hui son nom figure sur les pare-chocs de quelques millions de voitures.

Il a donné naissance à toute une industrie. A trois cents mètres de mon domicile new-yorkais, les marchands des rues déployaient leurs produits à la veille de Noël. « Mamas for Obama ! », « Obamanos ! », « Barrack to the Future ! ». Des serviettes. Des tasses. Des fanions. Des briquets. Au top des ventes : les caleçons. Dans le froid mordant, un SDF vacillait le long de Lexington Avenue avec un badge Obama clignotant sur le revers déchiré de son manteau.

 

“Les trois ou quatre premiers mois du mandat
détermineront la façon dont on se souviendra
d'Obama, mais aussi la place que, à terme,
l'Amérique occupera dans le monde.”

 

La religion Obama atteint des sommets. Promesse d'une vie après la mort. Elégance et vertu. Toutes les merveilles du paradis. On considérera avec indulgence ceux pour qui le second avènement (1) est programmé le 20 janvier.

Tout cela peut devenir terriblement dangereux, sauf pour l'intéressé, qui, dans l'œil du cyclone, est bien conscient qu'une fois de plus c'est à un Noir que revient le job le plus pourri de l'Amérique.

Le pays n'a pas connu pire récession depuis soixante ans. La dette nationale confine à l'obscénité (plus de 11 trillions de dollars). On s'agglutine devant les soupes populaires. La criminalité augmente. D'un bout à l'autre des Etats-Unis, des maisons sont fermées, désertées. Afghanistan. Pakistan. Iran. Moyen-Orient. Les tensions avec la Russie. L'extrême droite qui profère des menaces de mort. L'héritage du président américain le plus méprisé de mémoire d'homme. Les ruines puantes du capital en débâcle. Et n'oublions pas que le prochain gouvernement doit retirer ses troupes d'un Irak où le nombre de victimes est déjà six fois supérieur à celui d'Hiroshima.

Obama sera confronté à des problèmes économiques et sociaux aussi énormes que ceux que connut Franklin Delano Roosevelt dans les années 30. La tradition veut que la nouvelle administration bénéficie d'un état de grâce pendant cent jours, au cours desquels elle n'aura pas trop de mal à légiférer. Les trois ou quatre premiers mois du mandat détermineront la façon dont on se souviendra d'Obama, mais aussi la place que, à terme, l'Amérique occupera dans le monde.

« N'importe quel imbécile peut survivre à une crise, disait Anton Tchekhov. C'est vivre au jour le jour qui est usant. »

Pour faire ses preuves, voire réussir, Obama devra être capable de contenir les attentes, de braquer le projecteur sur les zones d'ombre, d'accepter que les gens soient insuffisants, les systèmes de gouvernance vulnérables, les institutions déficientes, la démocratie tributaire de l'affectif, et les esprits diminués par l'avidité affairiste.

En fait, il devra reconnaître qu'il est lui-même imparfait et vulnérable – sans arrêter de nourrir l'optimisme, et avec des arguments.

Déterminé sans doute à éviter les erreurs de l'administration Clinton, qui, en 1992, avait perdu une bonne année, il aura été le plus rapide de tous les présidents des Etats-Unis à former son cabinet. Opérationnel, prêt à prendre ses fonctions. Malgré une triste conjoncture, chacune de ces cent journées est une raison de garder espoir. La fermeture de Guantánamo. Le retrait ordonné de l'armée en Irak. La reconstruction des infrastructures – routes, ponts, accès à Internet. Une tout autre attitude vis-à-vis du changement climatique, incarnée par John Holdren, premier conseiller scientifique de la Maison-Blanche. La perspective d'une assurance sociale pour 50 millions de citoyens qui n'en ont pas. Hillary Clinton à la tête des Affaires étrangères. La restructuration d'un système d'enseignement qui fait actuellement l'apologie du plus petit commun dénominateur.

Il y a tant à faire, en si peu de temps – d'autant que, à toute époque et en tout lieu, les décisions les plus difficiles à prendre concernent des secteurs connus pour résister au changement.

Au banc d'essai : l'aptitude d'Obama à modifier les consciences, tant dans la réalité quotidienne des Américains que dans la perception de ceux-ci à l'étranger. Il est pour l'instant une icône, une idole, un attrape-rêve. Les mômes ont son effigie sur le torse. Son nom fait ricocher l'espoir, comme un caillou plat sur une mer sans fin – il sait qu'une once d'empathie vaut une tonne de jugements. Cela étant, il reste en lui quelque chose de fondamentalement mystérieux.

On achète au supermarché des gâteaux Obama avec sa tête en sucre glace – cependant, tout le monde sait que la lune de miel ne durera pas, qu'un jour ou l'autre les hostilités reprendront. C'est après tout un politicien, rompu à ce jeu-là. Tout président doit bien sûr relever de sérieux défis, mais peu représentent tant de choses dans l'âme d'une nation. Qu'adviendra-t-il quand le discours perdra de son attrait ? Quand des bombes exploseront dans les tunnels ou les grands magasins, quand le crédit immobilier sera de nouveau pillé ? Quand l'industrie automobile s'effondrera ? Lorsqu'une nouvelle crise financière atterrira sur son bureau ? Et, au plan personnel cette fois, quand les paparazzi se mettront à suivre ses filles sur le chemin de l'école ?

On élit le président du pays qu'on veut.

Le vrai espoir des prochaines années – malgré les souffrances, la bêtise, la crasse et la cupidité – est qu'en lui-même l'espoir subsiste ; et si quelqu'un est capable de l'entretenir aujourd'hui, c'est sans aucun doute Obama. Voire lui seulement. Donnons-lui cent jours, et les cent prochaines années auront peut-être un tout autre visage.

 

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Colum McCann

Télérama n° 3078

 (1) Le retour du Christ (NDLR).

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